Le biais de récence : quand le dernier mois fait oublier les dix dernières années
Record, guerre, chute, rebond, nouvelles tensions : en 2026, chaque séquence a fait naître une certitude démentie quelques semaines plus tard. Le biais de récence coûte environ 1,2 point de performance par an aux épargnants. Voici comment le neutraliser.
Quand il pleut trois jours d'affilée sur La Rochelle, on finit par avoir l'impression qu'il pleuvra tout l'hiver. Et quand le soleil revient une semaine, on ressort les tongs en se disant que c'est reparti pour de bon.
Personne ne choisirait pourtant sa maison en fonction de la météo du jour. On regarde le climat : ce qui se passe sur des années, pas sur une semaine.
Avec notre argent, on fait très souvent l'inverse. On regarde le bulletin du jour — la chute de la veille, le titre alarmant du matin, le record de la semaine dernière — et on en tire des conclusions pour les dix prochaines années. Ce réflexe porte un nom : le biais de récence. Et 2026 lui offre un terrain de jeu idéal.
"Les marchés ont la météo. Votre patrimoine, lui, a un climat."
Ce mois-ci, je vous explique d'où vient ce biais, pourquoi l'année que nous vivons le rend particulièrement dangereux, ce qu'il coûte vraiment — et les garde-fous que je mets en place avec chaque client pour qu'il ne décide jamais à leur place.
1. Le biais de récence, c'est quoi exactement ?
C'est la tendance naturelle de notre cerveau à accorder beaucoup plus de poids à ce qui vient de se passer qu'à tout ce qui s'est passé avant. Les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky — le premier a reçu le prix Nobel d'économie en 2002 pour ces travaux — ont montré dès les années 1970 que nous jugeons la probabilité d'un événement selon la facilité avec laquelle il nous vient en tête. Et ce qui nous vient le plus facilement en tête, c'est ce qu'on a vu hier soir aux infos.
Ce n'est pas un défaut de caractère. C'est un mécanisme de survie : pour nos ancêtres, le danger le plus récent était souvent le plus pertinent. Mais appliqué à l'épargne, ce réflexe devient un piège — parce que sur les marchés, la dernière secousse dit très peu de choses de la tendance des dix prochaines années.
Et attention : il joue dans les deux sens. Après une chute, il nous souffle "ça va continuer à baisser, sortez". Après une hausse, il murmure "ça ne peut que monter, mettez tout". Dans les deux cas, il nous pousse à acheter cher et à vendre bon marché. Exactement l'inverse de ce qu'on voudrait faire.
2. 2026 : une année taillée pour nous faire perdre la tête
Reprenons le film de l'année, et regardez comme chaque séquence appelait une réaction "à chaud" différente.
Fin février, le CAC 40 signe un record historique, autour de 8 640 points. Le biais de récence dit : "tout va bien, c'est le moment de charger la barque."
Au printemps, la guerre éclate avec l'Iran, le pétrole s'envole avec les tensions sur le détroit d'Ormuz, et l'indice perd près de 13 % en quelques semaines. Le biais de récence dit : "c'est le début de la fin, vendez tout."
Avant l'été, l'essentiel de la chute est effacé. Le biais de récence dit : "vous voyez, il fallait acheter au creux — dommage."
Depuis la rentrée, la géopolitique et l'énergie pèsent à nouveau, l'incertitude politique française s'invite dans les taux d'emprunt de l'État, et les doutes sur l'intelligence artificielle agitent les valeurs technologiques. Le biais de récence dit… à peu près tout et son contraire, selon le jour où vous ouvrez votre application.
Quatre séquences, quatre "certitudes" contradictoires en moins de huit mois. Celui qui aurait suivi chacune d'elles aurait acheté au plus haut, vendu au plus bas, puis regretté. Le seul fil conducteur de l'année, c'est qu'aucune de ces impressions du moment n'a tenu plus de quelques semaines.
3. Ce que ce biais coûte vraiment (en chiffres)
Chaque année, l'agence de notation de fonds Morningstar compare deux choses : ce que les fonds d'investissement ont rapporté, et ce que les épargnants qui les détenaient ont réellement gagné. La différence entre les deux s'explique par une seule chose : le moment où les gens achètent et vendent.
≈ 1,2 point par an C'est l'écart moyen, sur les dix années arrêtées fin 2025, entre la performance des fonds actions (9,9 % par an) et celle réellement obtenue par leurs détenteurs (8,7 % par an), d'après l'étude Mind the Gap de Morningstar (fonds américains). Les fonds n'ont pas mal travaillé : ce sont les entrées et sorties au mauvais moment qui ont mangé la différence.
1,2 point, ça paraît peu. Faisons le calcul, à titre d'illustration : 100 000 € placés à 9,9 % par an pendant dix ans deviennent environ 257 000 €. À 8,7 %, ils deviennent environ 230 000 €. Près de 27 000 € d'écart — non pas à cause d'un mauvais placement, mais à cause de réactions à chaud.
Et il y a pire : les meilleures journées de Bourse arrivent très souvent juste après les pires. Selon le Guide to Retirement 2026 de J.P. Morgan Asset Management, entre 2006 et 2025, 6 des 10 meilleures séances du S&P 500 ont eu lieu à moins de deux semaines de l'une des 10 pires. Et le prix à payer est vertigineux : 10 000 $ restés investis sur la période sont devenus 80 619 $. En ratant seulement les 10 meilleures journées — 10 jours sur vingt ans — on tombe à 35 866 $. Autrement dit : celui qui sort "le temps que ça se calme" rate presque mécaniquement le rebond.
Le marché ne récompense pas ceux qui ont raison sur la semaine. Il récompense ceux qui sont encore là dans dix ans.
4. Trois garde-fous pour ne pas laisser l'actualité décider à votre place
On ne supprime pas un biais en le connaissant — Kahneman lui-même disait en être victime. On le neutralise en construisant des règles à froid, qui s'appliquent quand il fait chaud.
Garde-fou 1 — Un horizon écrit noir sur blanc
Chaque euro investi a une date de besoin. L'argent dont vous aurez besoin dans deux ans n'a rien à faire sur les marchés actions ; celui qui servira dans quinze ans peut traverser sans dommage trois ou quatre années comme 2026. Quand l'horizon est écrit, la question "faut-il sortir ?" devient beaucoup plus simple : "est-ce que mon horizon a changé ?" Presque toujours, la réponse est non.
Garde-fou 2 — Une allocation décidée par temps calme
La répartition entre fonds euros, unités de compte, immobilier, liquidités se décide en rendez-vous, au calme — pas un soir de krach devant BFM. Ensuite, on la rééquilibre à intervalles réguliers : on allège ce qui a beaucoup monté, on renforce ce qui a baissé. C'est la façon la plus simple de faire l'inverse de ce que le biais de récence vous pousse à faire.
Garde-fou 3 — De l'automatique, et un tiers à la tête froide
Les versements programmés dont je vous parlais dans la Gazette d'août font une partie du travail : ils investissent sans vous demander votre avis sur l'humeur du jour. Pour le reste, le meilleur antidote reste un tiers de confiance — quelqu'un qui connaît votre situation, qui n'a pas d'émotion sur votre argent, et dont le rôle est précisément de vous rappeler le climat quand tout le monde commente la météo.
🎯 Le regard patrimonial : la tête froide, c'est un peu l'ADN du pingouin
Dans une année comme celle-ci, une bonne partie de mon travail ne se voit pas dans un tableau de performance. C'est l'appel où l'on décide ensemble de ne pas vendre. C'est le rééquilibrage fait au moment où personne n'a envie de le faire. C'est la question "qu'est-ce qui a changé dans votre vie ?" posée avant "qu'est-ce qui a changé dans les marchés ?".
Je ne sais pas plus que quiconque ce que feront les marchés d'ici la fin de l'année. Personne ne le sait. En revanche, je sais ce que vous visez, à quelle échéance, et ce que votre allocation est censée encaisser en chemin. C'est cette boussole-là qu'on garde en main quand la météo s'emballe.
👉 Dans un monde qui s'agite, votre meilleur allié n'est pas l'information de la veille. C'est le temps — et quelqu'un pour vous aider à le laisser travailler.
Pour résumer
- Le biais de récence — notre cerveau surpondère ce qui vient d'arriver, à la baisse comme à la hausse.
- 2026 l'a illustré à merveille — record, guerre, chute, rebond, nouvelles tensions : aucune "certitude" n'a tenu.
- Il coûte cher — environ 1,2 point de performance par an selon Morningstar, juste à cause du mauvais timing.
- Les meilleurs jours suivent les pires — sortir "le temps que ça se calme", c'est souvent rater le rebond.
- L'antidote — un horizon écrit, une allocation décidée à froid, de l'automatique et un conseiller à la tête froide.
Si l'année vous a donné envie, à un moment ou à un autre, de tout arrêter ou de tout miser, c'est normal : c'est votre cerveau qui fait son travail. Le mien consiste à vous aider à ne pas le laisser décider seul. La météo changera encore d'ici décembre. Votre climat, lui, se construit sur dix ans.
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