Rembourser son crédit ou investir ? Le bon calcul
Rembourser un crédit à 3,4 % ou investir la différence en bourse à "8-10 % par an" ? La comparaison qu'on vous ressert à chaque dîner mélange un coût garanti et une espérance statistique — et elle a changé de nature depuis 2021. Le bon calcul : comparer du net à du net, en alignant l'horizon.
Il y a une phrase qui revient souvent — à un dîner, à un barbecue, lors d'une conversation entre amis.
"Surtout, ne rembourse jamais un crédit immo à moins de 4 %. Place la différence en bourse."
C'est une affirmation séduisante. Elle a une logique. Et sur le papier, dans beaucoup de cas, les chiffres lui donnent raison.
Mais elle repose sur une comparaison que la plupart des gens font mal — et sur un contexte de marché qui a changé depuis 2021.
Ce mois-ci, la Gazette pose le calcul correctement. Pas pour donner une réponse universelle — il n'y en a pas — mais pour vous donner le cadre qui permet de trancher pour votre situation.
1. Le problème avec l'arbitrage "classique"
La logique standard se résume à ça : si votre crédit coûte 3,4 % et que la bourse rapporte "8 à 10 % par an", garder le crédit et investir la différence vous fait gagner plusieurs points pendant 20 ans.
Sur le papier, c'est vrai. Dans les faits, cette comparaison mélange deux types de chiffres qui n'ont pas le même statut.
- Le taux de votre crédit : un coût garanti, gravé dans le contrat. La banque vous le réclamera chaque mois, quoi qu'il arrive.
- Le rendement de la bourse : une espérance statistique, une moyenne historique qui masque des années à +25 % et d'autres à -35 %. Sur 20 ans, la probabilité de battre 3,4 % est historiquement élevée. Sur 3 ou 5 ans, elle l'est beaucoup moins.
Rembourser un crédit à 3,4 % sur votre résidence principale, c'est réaliser un gain de 3,4 % net, garanti, sans risque. Vous n'économisez pas que des intérêts — vous évitez aussi toute imposition, puisqu'il n'y a pas de revenu à déclarer.
Nuance importante pour l'investissement locatif : les intérêts d'un crédit locatif sont déductibles de vos revenus fonciers. Rembourser par anticipation vous fait perdre cet avantage fiscal — le rendement réel de l'opération descend donc sous le taux affiché.
Il y a aussi un effet de calendrier que peu de contenus mentionnent. En 2021, on empruntait à 1 % et le livret A rapportait 0,5 % : l'arbitrage était évident. Aujourd'hui, l'OAT 10 ans a frôlé les 4 % et la BCE a remonté ses taux directeurs en juin 2026. Les taux immobiliers se situent entre 3,3 % et 3,5 % sur 20 ans. L'arbitrage qui fonctionnait les yeux fermés il y a cinq ans mérite aujourd'hui d'être recalculé.
2. Le bon calcul : net contre net, horizon contre horizon
L'erreur la plus fréquente : comparer le taux brut affiché du crédit au rendement brut espéré de la bourse. La bonne méthode consiste à comparer du net à du net, en alignant les horizons.
Voici les chiffres réels en France en juillet 2026 :
2,2 % net — Le rendement d'un fonds euros d'assurance-vie en 2025, après prélèvements sociaux (17,2 %). C'est votre alternative réaliste si vous avez besoin de cet argent dans moins de 5 ans. À comparer à votre taux de crédit.
~5 % net — Le rendement estimé d'un portefeuille actions diversifié sur le long terme, après flat tax (30 %). Hypothèse conservatrice. C'est votre alternative réaliste si vous pouvez immobiliser cet argent 15 à 20 ans.
La règle qui en découle est simple :
- Horizon court (moins de 5 ans) : votre seule option sans risque est le fonds euros à ~2,2 % net. Face à un crédit à 3,4 %, rembourser est presque toujours plus rentable.
- Horizon long (15 à 20 ans) : un portefeuille actions à ~5 % net bat un crédit à 3,4 %. Investir reprend l'avantage — à condition d'avoir la discipline de ne pas vendre en cours de route.
L'arbitrage se résume à une seule question : quand reverrez-vous cet argent ? La réponse détermine tout.
3. Un exemple concret pour fixer les idées
Vous avez 20 000 € de côté et un crédit immo à 3,4 %. Faut-il rembourser ou investir ?
Cas 1 — Vous achetez une voiture dans 2 ans
L'argent doit rester disponible et sans risque. Vos deux options sur 2 ans :
- Rembourser 20 000 € de crédit → vous économisez ~1 360 € d'intérêts
- Placer sur un fonds euros à 2,2 % net → vous gagnez ~890 €
Écart : +470 € en faveur du remboursement. Avantage : rembourser.
Cas 2 — C'est de l'épargne longue, inutilisée avant 20 ans
Vos deux options sur 20 ans :
- Rembourser 20 000 € → gain équivalent de ~19 000 € (3,4 % composé sur 20 ans)
- Investir en actions à ~5 % net → capital potentiel de ~53 000 €, soit +33 000 €
Écart potentiel : +14 000 € en faveur de l'investissement. Avantage : investir.
Même somme, même crédit. Seul l'horizon change.
Une précision importante : sur 20 ans, la bourse bat 3,4 % avec une probabilité historique élevée. Mais "élevée" ne signifie pas "certaine". Et ce résultat suppose que l'argent reste investi sans être touché — y compris pendant les années de baisse. Si vous vendez au mauvais moment, le remboursement, lui, aurait tenu sa promesse de 3,4 % garantis.
4. Tous les crédits ne se valent pas
Un crédit conso à 15 % et un crédit étudiant à 1,5 % n'obéissent pas à la même logique. Traiter "le crédit" comme un bloc homogène est une erreur. Vos dettes forment un escalier — on attaque toujours par le haut.
Jusqu'à 23,56 % — Taux d'usure légal maximal au T2 2026 (Banque de France). Un crédit renouvelable peut approcher ce plafond. Aucun placement légal et sans risque ne bat ce niveau. Remboursement prioritaire, avant toute réflexion sur l'investissement.
À l'opposé, un crédit étudiant entre 0,8 % et 3 % en 2026 — souvent avec différé — est l'un des rares cas où le conserver pour investir la trésorerie fait sens mathématiquement. Sauf si ce crédit pèse sur votre taux d'endettement (plafonné à 35 % par les règles en vigueur) au moment où vous souhaitez financer un achat immobilier. Dans ce cas, le solder peut valoir l'arbitrage.
Deux pièges à connaître avant tout remboursement anticipé :
- Les indemnités de remboursement anticipé (IRA) sont plafonnées au plus faible de : 6 mois d'intérêts sur le capital remboursé, ou 3 % du capital restant dû. Sur 90 000 € à 3,5 %, cela représente au maximum 1 575 €. Elles se négocient à la signature et peuvent disparaître en cas de vente liée à une mutation professionnelle ou un licenciement.
- Le crédit renouvelable à taux variable peut grimper sans prévenir. Celui-là, on le solde dès que possible — avant tout autre arbitrage.
Le regard patrimonial : rembourser et investir ne sont pas des opposés
L'arbitrage crédit/investissement est souvent présenté comme un choix binaire. Ce n'en est pas un. Il est tout à fait possible de rembourser 30 % de son surplus mensuel et d'investir les 70 % restants — ou l'inverse, selon la situation.
Rembourser, c'est réduire une dépense contrainte et diminuer votre exposition au risque de variation de revenus. Investir, c'est construire un capital sur le long terme. Les deux ont leur utilité selon votre situation, votre horizon et votre rapport au risque.
La bonne question n'est pas "lequel est meilleur ?" mais "quelle proportion correspond à ma situation aujourd'hui ?" — en tenant compte de votre taux réel, de votre fiscalité, du type de crédit et de la durée pendant laquelle vous pouvez immobiliser l'argent.
La réponse à "rembourser ou investir ?" dépend de votre taux, de votre horizon et du type de crédit concerné. Elle n'est pas la même à 35 ans avec un crédit étudiant et à 50 ans avec un prêt immobilier et dix ans de remboursement restant.
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